Aujourd'hui encore, la figure mythique d'Haïlé Sélassié Ier continue de faire verser beaucoup d'encre. Aux quatre coins du globe, les rastafariens s'ingénient à traduire ses discours officiels, ses écrits autobiographiques ou encore certaines chroniques de son couronnement en 1930. Contre toute attente, le mouvement Rastafari ne s'est pas étiolé, comme certains le prévoyaient, après la disparition de son Messie en 1975. Malgré l'éclipse du rédempteur, les rastas ont surmonté cet épisode traumatique et n'ont jamais cessé de louer le « Très Haut, Sa Majesté Impériale, Jah Rastafari ». Aux antipodes des panégyriques brossés par ses partisans, le Roi des rois apparaît parfois dépeint comme un monarque tyrannique, assoiffé de pouvoir et de reconnaissance internationale. « Propagande de Babylone ! » ripostent péremptoirement les rastas. Ce dossier n' a pas pour ambition de trancher sur le sujet. Les biographies le concernant oscillent toujours entre l'apologie et la démythification et chacune d'entre-elles entendent se tailler la part du Lion... Prémonition ou non, une phrase du Roi des rois paraît anticiper cet étrange destin posthume : « Les leaders sont des gens qui élèvent les critères par lesquels ils se jugent et par lesquels ils sont prêts à être jugés ».
Tafari Makonnen :
Le 23 juillet 1892, naquit dans la province du Harrar, Tafari Makonnen. Lidj (titre nobiliaire donné aux enfants) Tafari est le fils du chef de guerre Ras Makonnen, le bras droit de l'empereur Ménélik II. Guerrier courageux et redouté de tous, Ras Makonnen s'est illustré lors de nombreuses batailles victorieuses. La filiation entre le père et le fils sera transmise dans le choix du nom Tafari, signifiant en amharique : « Il sera craint ». Evoluant très jeune dans les coulisses du pouvoir, Tafari obtient dès l'âge de treize ans, le titre convoité de dedjazmatch. Il gouverne dès lors la commune de Gara-Mouletta. Rapidement, le jeune gouverneur accède à des responsabilités de plus en plus importantes. L'ascension de Tafari aux plus hautes fonctions est accéléré par la mort de l'empereur en 1913. La course successorale au trône s'engage alors. Complots et intrigues de palais rythment cette guerre de succession. Contrairement à la noblesse féodale de l'époque, Tafari ne mise pas tout son avenir sur ses origines aristocratiques. La rivalité entre les prétendants au trône ne se joue pas au grand jour. Lidj Yassou, le petit-fils de l'empereur et sa fille Zaouditou avancent leurs pions. Tafari se tient discrètement à l'écart de l'héritage impérial et se contente dans un premier temps de déjouer les attaques de ses rivaux. Le 21 septembre 1916, sa patience est récompensée : Ras Tafari Makonnen est désormais nommé « Prince Régent et Héritier du Trône ».
De Ras Tafari à Haïlé Sélassié Ier
Ras Tafari sait contrer les man½uvres de ses ennemis de l'intérieur tout en nouant des contacts en dehors de l'Ethiopie. Avec lui, la vieille féodalité abyssinienne, repliée sur ses privilèges et ses prérogatives ancestrales, bascule dans une nouvelle ère. Ras Tafari multiplie les relations diplomatiques et il ne tarde pas à être reconnu comme un souverain légitime à l'étranger. Insensiblement, le pays s'ouvre peu à peu au monde extérieur et ses nouveaux alliés voient en lui un garant des traditions royales et un modernisateur éclairé. Le sept octobre 1928, Ras Tafari est sacré, par l'impératrice mère Taïtou, négus (roi). Roi d'Ethiopie, il est reçu par tous les gouvernants européens : des contrats commerciaux, des accords bilatéraux sont signés et le négus parvient finalement à faire admettre l'Ethiopie à la SDN (Société des Nations). Le négus doit cependant rester vigilent et désamorcer les tentatives de coup d'état ourdies par ses opposants. En 1930, l'impératrice Taïtou décède, et Ras Tafari accède au trône le 2 novembre 1930. Ras Tafari est couronné empereur (negusa negast : roi des rois) et hérite des titres prestigieux dues à la royauté salomonique : « Seigneur des seigneurs, Lion Conquérant de la Tribu de Judah, élu de Dieu et Défenseur de la foi ». Il est dès lors baptisé « Haïlé Sélassié Ier » (nom signifiant : « Puissance de la Trinité » par les hauts dignitaires de l'église copte éthiopienne. Le mouvement Rastafari est né...
« L'Agneau contre la Bête »
Détenant les pleins pouvoirs, Haïlé Sélassié entreprend de nombreuses réformes modernisatrices. Il fait ainsi abolir l'esclavage qui perdurait curieusement en Ethiopie. Le pays se dote également d'une nouvelle constitution. De nouvelles orientations économiques se conjuguent à des efforts très accentués en matière d'éducation. La construction d'écoles et les campagnes d'alphabétisation resteront un leitmotiv des politiques mises en place par l'empereur tout au long de son règne. L'Ethiopie reste toutefois divisée par les résistances locales. Les seigneurs féodaux qui gouvernent les provinces parasitent l'unité du pays. Mussolini profitera de cette relative fragilité pour envahir l'Ethiopie le trois octobre 1935. Les troupes italiennes pénetrent le territoire éthiopien via l'Erythrée et la Somalie. Trahis par plusieurs seigneurs abyssins, les guerriers éthiopiens sont confrontés à un armement bien supérieur et ne peuvent repousser les attaques de l'armée fasciste. Des milliers d'éthiopiens seront victimes des avions italiens qui déversent massivement des gaz chimiques sur les populations. En 1936, l'empereur est contraint à l'exil. C'est en vain qu'il demande de l'aide à la SDN : « Je prie le Dieu Tout Puissant d'épargner aux nations les terribles supplices que mon peuple vient de subir, et dont les chefs qui m'accompagnent ici ont été les témoins horrifiés. J'ai le devoir d'informer les gouvernements rassemblés à Genève, puisqu'ils sont responsables des vies de millions d'hommes, de femmes et d'enfants, du danger mortel qui les guette (...) Aujourd'hui, c'est nous, demain ce sera vous... » En son absence, le vice-roi Ras Imrou et la rébellion menée par les « lions noirs », résistent vaillamment aux soldats italiens. En 1940, l'Italie déclare la guerre aux alliés et la prophétie prononcée par l'empereur quatre années plus tôt s'accomplit. Avec l'aide de l'armée anglaise et celle de la guérilla interne, Haïlé Sélassié Ier rentre finalement à Addis Abeba le 20 janvier 1941.
Unité Africaine :
Une fois l'Ethiopie libérée du joug mussolinien, l'empereur reprend ses réformes. De nombreux secteurs de la société éthiopienne sont tiraillés entre l'archaïsme de leur fonctionnement et les aspirations progressistes. Une prise de conscience continentale se précise au cours des années 50. L'idéologie panafricaniste rallie bon nombre de dirigeants et Haïlé Sélassié abonde explicitement dans le sens de l'unité africaine : « Nous devons avant tout éviter de tomber dans le piège du tribalisme. Si nous sommes divisés sur une base tribale, c'est une invitation à l'intervention étrangère avec toutes les conséquences néfastes que cela comporte. » En mai 1963, l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) est fondée à Addis Abeba. Trente neuf chefs d'états adoptent la charte de l'OUA et Sélassié de lancer le mot d'ordre : « Nous sommes résolus à créer l'unité des africains ».
Malgré les décolonisations, certains problèmes persistent et minent l'élan unitaire : l'Apartheid, les guerres inter-ethniques, les manipulation néo-coloniales, les conflits frontaliers... Dans ce contexte conflictuel, dominé par le « spectre de la discrimination raciale », le négus prononcera ce fameux discours, repris par Bob Marley dans sa chanson War :
« Jusqu'à ce que la philosophie qui soutient l'existence d'une race supérieure et d'une autre inférieure, soit discréditée et abandonnée de façon permanente, jusqu'à ce qu'il n'existe plus de citoyens de première et de seconde classe au sein d'une nation, jusqu'à ce que la couleur d'un homme n'ait pas plus d'importance que la couleur de ses yeux, jusqu'à ce que les droits fondamentaux des hommes soient garantis à tous, de façon légale et sans considération raciale, jusqu'à ce jour, le rêve d'une paix durable, l'ambition de devenir citoyen du monde, et l'existence souveraine d'une morale internationale, ne seront qu'une illusion fuyante, ce que l'on poursuit sans jamais pouvoir l'atteindre, et jusqu'à ce que le régime ignoble et voué au néant qui tient actuellement nos frères en Angola, au Mozambique, en Afrique du Sud, par le lien inhumain, soit renversé, complètement détruit ; jusqu'à ce que le fanatisme, les préjugés, la malveillance et l'égoïsme inhumain soient remplacés par la compréhension, la tolérance et la bienveillance, jusqu'à ce que tous les Africains se lèvent et parlent en êtres libres, égaux aux yeux du Tout-Puissant ; jusqu'à ce jour le continent ne connaîtra pas la paix. Nous les Africains, nous battrons si cela s'avère nécessaire, nous savons que nous vaincrons, car nous croyons en la victoire du bien sur le mal. »
Fin de règne :
Au début des années soixante-dix, la monarchie éthiopienne semble fragilisée. La déchéance du régime impérial paraît belle et bien amorcée. Des voix s'élèvent pour condamner les dépenses fastueuses engagées pour les cérémonies et autres réceptions au palais royal. On lui reproche également d'avoir détourné de très grosses sommes et de les avoir placé dans des coffres à l'étranger. La campagne de dénigrement atteint son comble lorsque les opposants au pouvoir lui impute les milliers de mort dues à la terrible famine du Wollo. Par delà l'empereur lui-même, c'est toute la noblesse éthiopienne qui est accusée de sombrer dans la décadence et d'avoir accéléré le déclin du pays. Propagande ou non, le mécontentement s'accroît et la légitimité du négus est plus que jamais contestée.
Détenteur du pouvoir impérial depuis 1930, Haïlé Sélassié Ier est finalement renversé par la junte militaire en septembre 1974. Après quarante quatre années de règne, « le dernier Roi des rois » est officiellement déposé par un aréopage d'officiers, se réclamant de la révolution marxiste-léniniste, puis placé en résidence surveillée. Une fois le souverain détrôné, le comité militaire provisoire opéra de nombreuses purges au sein des sympathisants du pouvoir monarchique. Le 17 mars 1975, la monarchie éthiopienne est définitivement abolie. Le saigneur des seigneurs, Haïlé Mariam Mengistu prend les rênes du pouvoir et procède au nettoyage par le vide. Le « négus rouge » imposera une sanglante dictature au peuple éthiopien, et ce jusqu'en 1991.
Régicide & Déicide :
Dans la nuit du 26 au 27 août 1975, Haïlé décède des suites d'une défaillance circulatoire. Telle est du moins la version officielle fournie par un communiqué du nouveau gouvernement. Plusieurs témoignages viendront infirmer cette version des faits : Haïlé Sélassié aurait été étouffé durant son sommeil sur les ordres du Derg (le comité militaire). Aucune photographie post-mortem ne fût envoyée à la presse et l'Ethiopian Herald du 28 août 1975 annonçait laconiquement : “Haïlé Sélassié I, précédemment Empereur d'Ethiopie, est mort hier. Un accident circulatoire est à l'origine de sa mort. » Aucun renseignement ne fût par ailleurs donné sur le lieu et la date de l'inhumation de l'empereur...
Rastafari sans Ras Tafari :
En 1992, on croit enfin retrouver le corps de l'empereur, enterré sous une dalle de béton située sous son ancien palais. Provisoirement placé dans le mausolée royal d'Addis Abeba, le gouvernement du premier ministre Meles Zenawi a finalement autorisé (à contre-c½ur semble-t-il) des funérailles officielles. Le dimanche 5 novembre 2000, vingt cinq années après sa mort, une longue procession funéraire a suivi la dépouille (supposée) de l'empereur. Les reliques du négus sont entreposées dans la crypte de l'Eglise orthodoxe de la Trinité. Quelles que soient les circonstances exactes de la disparition d'Haïlé Sélassié Ier, les rastafariens ont toujours opposé un formel démenti, « Jah can't die ! », à l'image de I Jahman Lévi dans son hymne Jah Heavy Load « cette situation de rumeur qui s'installe dans la nation / Essayant d'affaiblir les lumières, précieuses à la vue de mon Père / Affirmant que le Père Rasta ne foule plus cette terre / Mais à Sion est le trône de mon Père / Et je sais que son pied repose sur la terre ».